La nouvelle doctrine chinoise en mer de Chine méridionale

 - par Jean-Marie Holtzinger

(capitaine de l’armée de terre - saint-cyrien promotion 1995-1998 – diplôme de master 2 recherche en langues et civilisations orientales de l’université de Provence)

 

Présentation

 

Compte tenu des enjeux en mer de Chine méridionale, les Etats riverains considèrent avec la plus vive attention la liberté de la navigation, la sécurité de leurs approvisionnements et la protection des richesses de leurs zones économique exclusives. La fin de la Guerre Froide et la chute du bloc communiste puis les attentats terroristes du 11 septembre 2001 perpétrés sur le territoire américain et leurs conséquences sur l’ordre mondial, ont amplifié les risques qui pesaient déjà sur la région. Parallèlement les provocations et manœuvres militaires se sont multipliés impliquant directement non seulement des pays du sud-est asiatique et la Chine mais également des grandes puissances tels les Etats-Unis et le Japon. Dans ce contexte, la Chine développe sa marine de guerre et remplace peu à peu ses vieilles unités côtières par des bâtiments plus modernes et plus océaniques. La Chine entend ainsi combler le retard accumulé pendant plusieurs années dans les programmes de défense navale en profitant de son dynamisme et de sa fulgurante croissance économique. La marine de l’Armée populaire de libération[1] semble constituer pour la Chine l’instrument militaire adapté lui permettant  à la fois d’assouvir ses ambitions régionales et de compter parmi les grandes puissances navales de la région. Ainsi, la stratégie chinoise s’inscrit dans une logique régionale mais à moyen terme[2] la Chine compte se positionner comme une puissance navale de l’Asie de l’Est.
 
Article

 

La montée en puissance de la marine de guerre chinoise s’appuie essentiellement sur deux secteurs : la flotte de surface, principalement les destroyers et les sous-marins nucléaires capables de lancer des missiles JL-2 d’une portée de 8000 kilomètres. La Chine ne cache pas son souhait de disposer de forces armées informatisées capables de gagner les guerres du XXIème siècle. Pékin veut asseoir ses ambitions régionales tout en maîtrisant la sécurité en mer de Chine méridionale et entend s’opposer et contenir les forces adverses soutenant l’indépendance de Taiwan – une manière indirecte de désigner les Etats-Unis.

Le cinquième Livre Blanc sur la défense chinoise paru fin 2006, témoigne de la priorité donnée à la marine dans le plan de modernisation de l’APL Hu Jintao, président de la RPC, a déclaré en décembre 2006 que « la marine doit être renforcée  et modernisée » et être préparée « pour le combat militaire à tout moment »[3].  La politique de défense nationale de la Chine déclinée dans le Livre Blanc comprend les grandes lignes suivantes :

-         garantir la sécurité et l’union nationales et défendre les intérêts du développement national, s’opposer aux forces séparatistes de Taiwan et contenir leurs activités, se prémunir et lutter contre le terrorisme, le séparatisme et l’extrémisme sous toutes ses formes ;

-         réaliser le développement complet, coordonné et durable de la défense nationale et des forces armées ;

-         renforcer les capacités des forces armées en considérant l’informatisation comme un critère important d’évaluation ;

-         appliquer la stratégie militaire de défense active ;

-         poursuivre une stratégie nucléaire d’autodéfense ;

-         sauvegarder la sécurité pour le développement pacifique du pays.

La PLAN doit être en mesure au XXIème siècle de répondre à toutes ces exigences et passer effectivement d’une posture de défense côtière à une défense active. Le dernier Livre Blanc définit ainsi une stratégie de développement en trois temps reprenant la doctrine de l’amiral Li Huaqing, mise en place à la fin des années 1980. La première phase doit être atteinte vers 2010, il s’agit de pouvoir contenir Taiwan et le Japon en deçà de la « Green line »[4] grâce à l’augmentation des capacités de projection dans le détroit de Formose. A cette date la PLAN devrait avoir regagné une certaine parité avec la marine japonaise. La deuxième phase entre 2010 et 2020 devrait permettre à la Chine d’intervenir militairement jusqu’à la « Blue line »[5]. La troisième phase devant s’étendre jusqu’au milieu du XXIème siècle correspond aux velléités de la Chine à s’imposer comme une puissance navale d’Asie de l’Est et donc à intervenir au-delà de la « Blue line ». D’ici là, la marine de guerre chinoise devra avoir considérablement réduit l’écart technologique qui la sépare des Etats-Unis[6]. Comme la PLAN se transforme, passant d’une force de défense côtière à une force capable de soutenir une opération en plein cœur de l’océan pacifique, elle cherche à acquérir les systèmes d’armes nécessaires à l’accomplissement des quatre missions suivantes :

-         sauvegarder l’intégrité territoriale et l’unité nationale de la RPC et faire face aux revendications Taiwanaises et à celles relatives aux îles Paracel et Spratley ;

-         fournir un soutien essentiel à des opérations interarmées en cas de blocus du détroit de Taiwan ;

-         défaire une invasion par la mer, en demandant à la PLAN d’opérer en haute mer afin d’étendre la première ligne de défense chinoise au-delà de la « blue line » et mener des attaques contre un potentiel agresseur loin des côtes de la Chine

-         maintenir une force de représailles nucléaires opérationnelle basée sur la protection des SNLE par une force de lutte anti-sous-marine efficace.

Au plan philosophique, les Chinois s'inspirent des préceptes de L'art de la guerre de Sun Zi. Ils ne livrent bataille que quand ils sont sûrs de la gagner. Ils cherchent aussi à ne pas payer trop cher le prix de la défense en intoxiquant l'adversaire[7]. Cette intoxication peut passer par la technique du jeu de go : endormir puis étouffer l'adversaire plutôt que de le provoquer. Cette stratégie serait une pratique traditionnelle en Chine depuis les empereurs Ming. De plus, selon le précepte de Lao-Tseu, repris par Mao, il faut toujours «sourire à son ennemi le plus dangereux et montrer les dents à son plus petit ennemi». Le développement des forces navales semble introduire quelques modifications. Ainsi les stratèges militaires chinois ont-ils modifié leur pensée opérationnelle sur les sous-marins d'attaque. Auparavant, ils patrouillaient près des côtes chinoises pour repousser une invasion. Désormais, ils sont déployés plus loin pour empêcher une invasion, protéger la souveraineté territoriale et protéger les intérêts maritimes de la nation. La défense au large suppose que les sous-marins chinois s'aventurent aussi loin que les capacités de la marine le leur permettent. Un futur objectif serait de patrouiller à l'est, aussi loin qu'Hawaï.

 Une nouvelle guerre froide se profile sur la maîtrise des ressources pétrolières et leur acheminement. Ainsi les chinois tendent vers la constitution de points d’appuis terrestres chargés de protéger les routes d’approvisionnement[8]. Les chinois construisent le port de Gwadar à l’ouest du Pakistan, situé à 400 kilomètres du détroit d’Ormuz. Personne ne doute que le Pakistan ait donné à la marine chinoise l’autorisation d’escale. Ce port constituera un excellent point d’observation du trafic pétrolier et des mouvements militaires passant par cette région. Le Japon s'alarme particulièrement de la mise en place par Pékin d’un «collier de perles», terme désignant une enfilade de bases maritimes allant des champs de pétrole du Moyen-Orient jusqu'à la mer de Chine. Tokyo redoute que ce réseau, une fois activé, puisse bloquer le trafic entre ces deux régions et asphyxier le Japon. Ces inquiétudes sont relayés et reprises par le Pentagone. A Chittagon, au Bengladesh, les chinois ont obtenu des facilités pour leurs marines marchandes et militaires. Pékin entend renforcer sa coopération avec le Cambodge pour former des équipages de marins. En Birmanie, la RPC a construit plusieurs ports et a établi une station d’écoute afin de surveiller le trafic maritime du détroit de Singapour, les activités maritimes indiennes, y compris leur zone d’essai de missiles de Chandipore[9]. La Chine s’intéresse à l’isthme de Kra reliant la Thaïlande du Nord et du Sud et séparant la mer d’Andaman et la mer de Chine méridionale. La construction d’un « canal de Panama asiatique » sur cette isthme permettrait aux navires chinois de s’affranchir du passage par le détroit de Malacca.

La Chine transforme sa marine côtière en une flotte capable d'affronter l'océan à un rythme qui surprend la plupart des observateurs avertis. «A l'horizon 2010, elle devrait avoir 70 navires de surface ultramodernes, plusieurs sous-marins nucléaires stratégiques modernes et des dizaines de sous-marins d'attaque, dépassant par là, au moins du point de vue quantitatif, la marine de Taiwan et même les forces d'autodéfense japonaises -l'armée nippone-, toutes deux technologiquement en pointe», écrivait l'ancien chef de la marine militaire japonaise, l'amiral Hideaki Kaneda[10]. Compte tenu du parti pris de l'auteur et de ses intérêts, la plus grande prudence est de mise quant à l'objectivité de ces prévisions. Il est certain que les messages les plus alarmistes et la surestimation volontaire de la puissance chinoise viennent toujours des mêmes sources d'information, notamment japonaises. Parallèlement l'Empire du Milieu continue d'avoir une représentation de lui même comme une supériorité ancestrale qu'il s'agit de retrouver. Il suffit de regarder la chaîne de télévision chinoise diffusée par le câble en France pour ressentir cette impression que la Chine se perçoit comme étant seule au monde, évoluant dans un décor dont les autres Etats sont réduits au rôle d'élément de ce décor. Deux éléments pondèrent cette situation. D'abord la temporalité chinoise ne présente pas un caractère d'urgence. La Chine n'est pas pressée dans la poursuite de ses objectifs, ce qui donne à ceux qui lui font face le même temps pour tenter de faire évoluer les perceptions chinoises. D'autant plus que les vieilles leçons de Sun Zi imprègnent les comportements chinois et sans doute d'autres dans la zone : s'il faut manœuvrer au bord de la guerre, il ne faut pas y entrer. D'autant que pour la Chine, les effets sur la population et les ressources économiques, et avant tout le capital à investir pour se donner les moyens d'un affrontement, seraient catastrophiques. Les risques d'implosion surviendraient en même temps que le renforcement des moyens militaires, dès lors partagés entre les objectifs de stabilisation interne et les capacités d'actions extérieures.

D'ici à 2025, la marine chinoise pourrait être la puissance dominante dans le Pacifique, à condition que les américains lui laissent le champs libre. Selon certaines estimations, les sous-marins d'attaque chinois pourraient être cinq fois plus nombreux que les sous-marins américains dans le Pacifique. Les sous-marins nucléaires lanceurs d'engins chinois vont rôder le long du littoral Pacifique américain, chacun suivi comme son ombre par deux sous-marins d'attaque américains[11].

La Chine va continuer à renforcer sa force militaire, en acquérant et en développant des armes modernes, incluant des avions de combat basés sur des technologies avancées, des sous-marins sophistiqués, et en augmentant le nombre de missiles balistiques. Le Chine va doubler la Russie et les autres pour devenir le second pays en terme de dépenses militaires après les Etats-Unis dans les deux prochaines décennies, en devenant ainsi une puissance militaire de premier plan. Les risques de conflits en mer de Chine méridionale et au-delà semblent toutefois limités par la puissance américaine, par la volonté de la Chine de ne pas interrompre sa croissance économique vertigineuse mais aussi par la prise de conscience que plusieurs problèmes régionaux peuvent être solutionnés en commun par les pays riverains de la mer de Chine méridionale.


 


[1] La marine de l’Armée populaire de la libération est appelée la PLAN (People’s Liberation Army Navy).

[2] Au milieu du XXIème siècle

[3] E.Franco, « La Chine renfloue sa marine pour asseoir ses ambitions régionales », Armées d’aujourd’hui, n°320, mai 2007, p 13.

[4] La « Green line » est une ligne délimitée par le Japon, Senkaku, Taiwan et la côte ouest de Bornéo.

[5] La « Blue line » est une ligne partant des îles Kouriles, passant par les îles Mariannes et rejoignant la Papouasie Nouvelle-Guinée.

[6] E.Franco, « La Chine renfloue sa marine pour asseoir ses ambitions régionales », Armées d’aujourd’hui, n°320, mai 2007, p 14.

[7] T.De Montbrial, Dictionnaire de Stratégie, Presses Universitaires de France, 2000, p.130.

[8] B.Dreyer, « La marine en Chine », Défense, novembre-décembre 2005, www.vtaconseil.com.

[9] B.Dreyer, « La marine en Chine », Défense, novembre-décembre 2005, www.vtaconseil.com.

[10] L. Ait Hamadouche, « La Chine : future deuxième puissance militaire mondiale », La Tribune, 2000, www.latribune-online.com.

[11] Ibidem.